Music and Silence

La musique au service des sourds ou des malentendants

https://vimeo.com/91424700


https://vimeo.com/91424701

 

Pierre et le Loup par l’Ensemble orchestral de l’Isère ENORIS   par Françoise-Hélène BROU  critique d’art à la revue culturelle « Scènes Magazine »

 

L’ensemble Orchestral de l’Isère ENORIS, créé en 1991 et dirigé par Nathalie Marin, n’est pas un orchestre comme les autres. Il redonne un « droit de cité » à la musique classique dans des lieux et auprès de publics qui souvent n’ont pas accès à elle. ENORIS accueille et invite des solistes reconnus, alterne créations originales, concerts, spectacles vivants, opéras de chambre, conférences, actions pédagogiques et créations contemporaines. La représentation du conte musical Pierre et le Loup de Prokofiev, qui se tiendra à l’Université de Lausanne (Salle Amphimax) en avril prochain, se déroule dans un contexte très particulier. L’originalité et l’ambition de ce concert visent à jeter un pont entre les univers de la musique, de la surdité et de la parole, dimensions qui semblent de prime abord fort éloignées les unes des autres. Le dessein à la fois artistique et pédagogique des organisatrices et des organisateurs de l’événement (Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, Service de l’enseignement

1 Les arrangements ont été réalisés en collaboration avec le conservatoire-HEM de Lausanne dans le cadre des cours du master musique à l'école sous la responsabilité de Roland Demiéville spécialisé et de l’appui à la formation, Ecole cantonale pour les enfants sourds, orchestre ENORIS) est de faireparticiper solidairement des enfants entendants, malentendants et sourds à la préparation d’un spectacle musical. L’exercice s’est construit pendant plusieurs mois durant lesquels les élèves ont été sensibilisés aux pratiques instrumentales et chorales par divers intervenants spécialisés.

Quel intérêt peut représenter la musique quand on est sourd ou malentendant ?

L’oeuvre de Prokofiev, créée en 1936, n’a certes pas été choisie au hasard. Le conte musical a pour but de faire découvrir aux enfants certains instruments de l'orchestre. Il comporte, en outre, une dimension narrative incarnée par un récitant ; pendant que celui-ci parle, l'orchestre ponctue le récit d'intermèdes musicaux où les différents protagonistes sont personnifiés par des instruments. Cette partie récitative, qui sera interprétée par le comédien genevois Christian Robert-Charrue est donc accessible aux enfants sourds et malentendants par le truchement d’un interprète en langue des signes et d'une codeuse-interprète en langage parlé complété. Mais qu’en est-il de l’appréhension de la partie proprement musicale ? Nous pensons souvent, à tort, que seule l'oreille joue un rôle dans le phénomène de l’audition. Or, elle n'est pas l’unique récepteur des vibrations sonores, celles-ci sont également perçues à travers une résonance de la boîte crânienne ou d'autres parties du corps. Ainsi Beethoven, devenu sourd, avait-il recours à la perception vibratoire pour vérifier la musicalité de ses créations ; il mordait une pièce de bois reliée à la table d'harmonie du piano et sa tête s'emplissait de vibrations par conduction osseuse. Emmanuelle Laborit, célèbre actrice française sourde, écrit dans son livre Le Cri de la mouette : « Je sentais toutes les vibrations dans mon corps, les notes aiguës et les notes basses », elle insiste sur la nécessité de baigner l'enfant sourd dans un bain sonore. Alain Carré, fort d’une expérience pédagogique de plus de trente années de pratique musicale avec des enfants et des adultes sourds, affirme pour sa part que « la musique apparaît comme le meilleur moyen de réduire le fossé entre le monde de ceux qui entendent et celui de ceux qui n'entendent pas ». Enfin, la vue est un sens qui dessine le son, et l’enfant sourd, outre sa capacité à percevoir les vibrations sonores, voit l’expression des visages, les rythmes respiratoires, les postures corporelles, qui sont des points de repères visuels de la mélodie. Le projet musical collectif, associant deux classes d’enfants entendants (intervenant dans la partie chorale) et une classe d’enfants sourds ou malentendants (actifs dans la partie rythmique avec des percussions) concrétise une rencontre bénéfique des uns et des autres. Cette riche expérience esquisse par ailleurs de meilleures chances d’intégration des enfants sourds et malentendants dans une future vie active.